Les projets de gigafactory se déploient dans un contexte mondial marqué par les défis du dérèglement climatique et une remise en question récente de la globalisation de notre économie. La question de la souveraineté industrielle resurgit, les nations se concentrent sur leur autonomie dans des secteurs stratégiques notamment celui de l’énergie. Les initiatives de projets de gigafactory se multiplient à travers le monde. Ces usines sont présentées par divers acteurs, tant industriels qu’institutionnels, comme des outils indispensables pour l’adaptation des territoires à ces mutations en cours. Pour autant la définition de « gigafactory » ne saurait être générique et simplifiée au regard de l’immensité de ces projets que cela soit en termes de surface, de financement et de temps de projets et doit donc attirer notre attention à tous et toutes.
Le terme de « gigafactory », aussi traduit en français par « giga-usine » s’est répandu depuis 2021, en faisant les unes des actualités et utilisé dans les discours officiels des politiciens français ; alors que sa définition apparaitrait aisée pour tous, la lecture de ce qui se cache derrière ces enveloppes d’acier et de béton semble elle plus complexe.
Ce terme « gigafactory » est employé par Elon Musk, homme d’affaire à la tête de la société Telsa, à partir de 2014 pour désigner l’usine de production de véhicules et de cellules de batteries à grande échelle. Ce suffixe « giga » ne fait pas uniquement référence à la démesure de cette nouvelle usine mais également au gigawatt, l’unité de mesure utilisée pour quantifier la production de stockage énergétique. Nous pourrions également ajouter que ce suffixe peut aussi renvoyer à la quantité significative d’investissement financier nécessaire à la création de telles usines ; celui-ci serait de l’ordre du milliard d’euros. La société Tesla, pionnière dans le domaine de la voiture électrique et de la production de batteries pour ces dernières, propose ainsi un nouveau modèle : le constructeur automobile n’est pas uniquement fabricant de véhicules mais aussi de batteries (Jeanne Gohier, Smart for Climate, 2021). Ce modèle est aujourd’hui venu bousculer l’Europe et ses industries à partir de 2019 avec la construction d’une gigafactory pour Tesla et ses voitures électriques aux portes de Berlin. La France vient elle aussi tout juste d’avoir sa première gigafactory.
Le 30 mai 2023, l’industriel spécialisé dans la conception de batteries électriques ACC, inaugure la première gigafactory de France à Douvrin dans les Hauts-de-France. Inauguration en « grande pompe » (Le Monde, 2023 ; RTL, 2023), cette gigafactory est présentée comme « une étape clé vers la métamorphose industrielle » (Le Parisien, 2023) permettant à la France de « gagner la bataille sur les véhicules électriques pour le 21ème siècle » (Bruno LeMaire, Discours d’inauguration de la gigafactory de Douvrin, mai 2023). Ce projet résulte de l’ambition porté par le président E. Macron et Bercy depuis 2021 de « créer une filière française de production de voitures électriques » (Interview E. Macron sur France 2, 26/10/2022), permettant la réindustrialisation de la France et donc un retour vers une certaine souveraineté industrielle.
Les lectures que nous pouvons faire sur le sujet des gigafactories de batteries électriques s’en tiennent aujourd’hui à la sphère industrielle et économique, pourtant ces projets sont aussi étroitement liés aux domaines de l’urbanisme et de l’aménagement des territoires – représentant une fonction et un projet de développement des territoires, et sont régis comme tout autre élément bâti par des règles d’urbanisme. Ainsi, la disponibilité foncière dans un contexte de régulation liée à l’objectif du zéro artificialisation nette (ZAN), la consommation de ressources (eau, énergie), la présence d’une main d’œuvre qualifiée pour ces métiers, la formation et l’apprentissage de savoir-faire sont des sujets qui sont pris en compte et analysés dans les projets d’implantation de gigafactory.
Le sujet de l’emprise foncière de ces nouvelles usines interroge.
En effet, pour les projets annoncés et en cours de construction en France, les usines s’étendent sur plus 98 000 m² de surface au sol; une surface qui correspond à 14 terrains de foot. Ce qui n’est encore rien comparé à la première usine dite « gigafactory » de l’entreprise Telsa qui occupe environ 17.5 ha de terres arides du Nevada. Cette immensité industrielle n’équivaut pourtant qu’à seulement 30% du projet final porté par Elon Musk.
A la lecture de ces chiffres la plupart d’entre nous trouverons ces surfaces comme démesurées. A titre de comparaison, les plus grands sites industriels français des années 1970 tel que la Mécanique Française s’étalaient sur plus… un véritable complexe industriel comme on n’en construit plus depuis longtemps et que les gigafactories remettent au goût du jour.
Au sujet de l’emprise se rajoute celle de la hauteur de ces gigafactories. Habituellement, les locaux industriels ont une hauteurs comprises entre 16m et 21m, dans le cas de la gigfactory ACC à Douvrai, cette dernière atteint à son maximum 35m de hauteur – une dérogation rare, qui en fait le bâtiment le plus haut des bâtiments industriels environnants.
Cette hauteur s’explique par le processus de fabrication des cellules et modules de batteries qui est verticalisable pour certaines des étapes (la préparation des encres et les tests de caractérisation – cycle charge, décharge) avec des outils de production de grandes hauteurs et non pas par l’unique volonté de réduire l’empreinte foncière du site industriel.
Ressource :
En termes de ressources, ACC prévoit une consommation d’électricité d’environ 220 GWh/an, ce qui équivaut à une ville d’environ 50 000 habitants (Bilan de concertation du Projet de 50 construction d’un site de production de batteries à Douvrin, 2021), c’est-à-dire à la ville de Vincennes (49 853 habitants) ou Saint-Ouen (49 664 habitants). Il n’existe actuellement aucune source d’énergie renouvelable sur laquelle l’usine pourrait se raccorder, comparé à la gigafactory de Verkor à Dunkerque qui fonctionnera grâce à de l’énergie dite « décarbonée » grâce aux éoliennes off-shore et la centrale nucléaire de Gravelines.
Une autre ressource occupe une place importante lorsque les enjeux environnementaux sont abordés : l’eau.
Malgré le fait que l’industrie est une activité peu consommatrice comparée à l’agriculture, sa raréfaction est aujourd’hui avérée en France, et plus largement en Europe et pose et posera donc inévitablement des restrictions fortes.
La consommation d’eau du site est estimée en hypothèse haute à 100 000 m3/an pour le process industriel et pour l’eau potable pour le personnel (10 000 m3/an). Ce niveau est caractérisé par ACC comme « très faible » (Bilan de concertation du Projet de construction d’un site de production de batteries à Douvrin, 2021). À titre de comparaison, la consommation d’eau industrielle d’une usine de fabrication d’automobiles est de 5 à 10 fois supérieure à celle de la gigafactory. Néanmoins, cette problématique de l’eau liée au sujet de la réindustrialisation dont la gigafactory d’ACC est un produit, soulève aujourd’hui des inquiétudes et interroge sur la pérennité de ces industries et du devenir des territoires sur le long terme.
Ecosystème et développement local :
Les projets de gigafactories de batteries électriques sont loin de n’être que des projets industriels. Ces projets industriels prennent appui sur un écosystème industriel existant, tout en espérant en créer un nouveau pour répondre à leurs besoins – entrainant ainsi une mutation du territoire de proximité. Finalement, la gigafactory offre une nouvelle trajectoire pour des territoires à vocation industrielle et pour la filière de l’automobile.
Créatrices d’emplois, l’implantation de ces nouvelles usines s’accompagne d’un développement d’espaces de formation et de recherche. A l’image du Battery Training Center et de la nouvelle école d’ingénieurs à Béthune qui a mis en place un parcours « Génie électrique ». A cela s’ajoute dans chacun des projets le souhait de développer des écosystèmes industriels autour de cette nouvelle filière en favorisant l’implantation de sous-traitants par exemple.
A l’origine d’un nouveau dynamisme au sein des territoires, les gigafactories sont également le fruit de collaborations étroites avec les acteurs publics, de l’échelle nationale et celle locale où chacun a un rôle et des attentes pour ces projets. Les rôles des acteurs et compétences sont quelques peu inhabituels et connaissent une reconfiguration pour servir l’industriel et son projet.
En ce qui concerne les EPCI, ces acteurs publics locaux, ils ont pour ces projets dépassé le simple rôle d’accompagnateur. En effet, ils ont un rôle plus interventionniste puisqu’ils participent au financement du projet. C’est parfaitement le cas du projet d’ACC à Douvrin, où les communautés d’agglomérations ont participé à hauteur de 20 millions d’euros environ. Cet interventionnisme financier illustre de la volonté forte de ces acteurs du territoire de développer des projets industriels.
Alors que les recompositions administratives nationales ont conduit à séparer les fonctions de contrôle des installations industrielles et de développement de l’industrie (Bonnaud, 2005 ; Lascoumes & alii, 2014 cité par Crague, 2022), l’Etat se trouve loin d’être “en marge” de la gouvernance des projets de gigafactories. Il est à l’inverse un acteur important, que cela soit par une participation financière supérieure à celles habituelles (en démontre la volonté de l’Etat français de faire de la filière de la batterie un PIIEC en 2019) et à l’accompagnement sur-mesure avec la mise en place du Comité local d’accélération des procédures (CLAP), présidé par la sous-préfète de l’arrondissement de Béthune, permettant à l’Etat de suivre le projet. CLAP travaille également sur la création de l’écosystème industriel nécessaire à ACC, et plus uniquement sur la gigafactory. L’action publique est donc diverse et multiniveaux pour bénéficier au mieux au projet industriel.
Malgré de nombreux rebondissements, ces derniers mois dans la politique industrielle française, le Président de la République semble vouloir maintenir cette ligne de conduite et maintenir la création de projets d’industries vertes et donc notamment des projets de gigafactory.
Les gigafactories, pas uniquement celles de batteries électriques, vont connaitre ainsi une importance grandissante dans nos politiques, industrielles, de planification territoriales et environnementales en France comme dans de nombreux pays européens.
Cette volonté de l’Etat s’illustre parfaitement à travers la loi Industrie Verte, adoptée à l’Assemblée nationale en juillet 2023, qui fait des projets de gigafactory des « projets d’intérêt national majeur », créant une nouvelle procédure pour diviser par deux les délais d’implantations des industries et simplifier les procédures (Vie publique, 2023). Ce sera l’Etat qui prendra la main par décret sur l’intégralité des procédures. Ainsi, le permis de construire sera délivré par l’Etat et non plus par les communes, la mise en compatibilité des documents locaux d’urbanisme et des documents de planification régionale, les procédures de raccordements électriques seront accélérées. Cette nouvelle procédure, dérogatoire « concernera les projets de très grandes usines, qui seront identifiés par décret ». Alors que ces projets de « très grandes usines » sont récents en France, il apparait pertinent de créer de la connaissance sur ce qu’elles sont et comment elles se mettent en place.
En définitive, l’implantation de ces gigafactories apparaît comme un tournant pour les territoires.
Ces dynamiques de réindustrialisation, voire simplement d’industrialisation puisque nous parlons d’une industrie que la France n’a jamais connue, se heurtent à des thématiques qui elles aussi sont d’actualité dans le secteur public : le ZAN, les conflits d’usage autour des ressources, l’effet rebond, pour ne citer qu’elles.
Elles soulèvent et catalysent ainsi à elles seules un grand nombre d’enjeux politiques, économiques et écologiques et requièrent toute notre attention de professionnels de la Fabrique des Territoires.