Sujet délaissé par les architectes et urbanistes depuis la seconde révolution industrielle, les industries sont pourtant des infrastructures présentes et impactantes sur les territoires. À l’heure de la transition environnementale, d’une nécessaire résilience des territoires à construire et d’un retour à la souveraineté industrielle des pays occidentaux, les industries retrouvent le devant de la scène et font l’objet d’une attention soutenue de la part de l’État français, comme des collectivités régionales et locales, sur des enjeux variés : rareté foncière, écosystème d’innovation, émissions et distributions, refonte des modèles industriels, formation… Les projets industriels, pour les plus visibles, incarnent une préoccupation partagée de souveraineté économique et industrielle, avec un accent marqué pour quelques-unes des filières stratégiques du territoire : mobilité, bâtiment, biotechnologie, semi-conducteurs, agroalimentaire… En parallèle, la société civile se familiarise à nouveau, peu à peu, avec l’objet industriel, longtemps invisibilisé. Cette visibilisation est poussée notamment par la prise de conscience des enjeux environnementaux entrainant les industriels à bifurquer, à se réinventer, à se décarboner, dessinant de nouveaux récits industriels.
Ces récits révèlent en creux l’injonction à une transition environnementale, par leurs propres modes de fabrication, leurs process en cours de décarbonation, leur immobilier en restructuration et les stratégies de développement encore permises au temps de la sobriété foncière. Une partie du problème, une partie de la solution. Les chantiers sont, alors, colossaux et vont occuper la prochaine décennie des entreprises comme des acteurs publics. Avec un contexte et un environnement de plus en plus contraignant, le monde de l’industrie et de l’aménagement des territoires connait de nombreux changements. Cela passe par l’implantation des industries, la performance énergétique et la qualité architecturale des immobiliers, la densification des installations… La prise de conscience pour un nouveau regard des architectes et urbanistes sur ce sujet engage de nouvelles méthodes et de nouveaux outils pour penser ces espaces fabricants.
La Ville productive : entre concept académique et réalité urbaine
Nous le savons, et des traces sont toujours présentes, des industries existaient dans les centres-villes. Déplacées hors des villes pour des raisons d’hygiène et de besoin d’espace, les villes perdent leurs industries, les campagnes se réduisent pour leur laisser place. De cet héritage, fruit de l’urbanisme de zoning des années 1970, résultent des villes à la mixité partielle, à la fois en usages, en population et en activités économiques.
Pourtant, dans le discours des architectes, promoteurs, urbanistes et acteurs publics, la mixité urbaine est surutilisée pour porter des politiques publiques de développement et des projets d’aménagement, dans un souci de développement durable des villes et d’une égalité pour tous les citoyens. La réalité est pourtant bien différente. Nos villes sont incomplètes, les populations précaires sont repoussées aux frontières des villes, les activités telles que la production de pièces, la logistique ou encore le recyclage sont absentes des centres urbains.
Pourtant, la résilience matérielle des territoires n’a jamais autant paru nécessaire – en illustre la crise sanitaire de la Covid-19 et l’augmentation incontrôlable des aléas climatiques. La ville de demain doit être résiliente, et pour l’être, elle doit être mixte et, par extension, accueillir à nouveau des activités fabricantes sur son territoire.
Pour cela, il s’agit au préalable de préserver les industries encore présentes sur ces territoires. Accueillir de nouveau des activités fabricantes permet inévitablement de valoriser ces activités auprès de la population et de les encourager par la même occasion à changer leurs modèles (circuits courts) et leur intégration dans l’espace (réduction de l’impact environnemental). En réintégrant ces activités, il s’agit également d’assurer une diversité d’emplois dans les villes, et donc par extension une égalité entre les citoyens. Ce maintien et cette relocalisation nécessitent la mise en place de leviers, notamment réglementaires et financiers, et le développement de nouveaux dispositifs architecturaux productifs en zone dense (hôtels productifs, rues artisanales, souterrains accueillant de la logistique, rez-de-chaussée et toitures pour des activités productives…).
L’industrie des zones industrielles : une industrie rejetée à réintégrer
Oubliées de l’urbanisme, superpositions de sens, d’outils et d’usages, les zones d’activités se dégradent et de nouvelles se construisent.
Héritées du principe de zoning, les premières zones d’activités économiques en France sont planifiées dans les années 1960, en réponse aux mutations industrielles du pays. L’objectif est double. D’une part, relocaliser en périphérie les industries afin d’éviter les nuisances possibles entre l’activité et l’urbain. D’autre part, répondre aux nouveaux besoins des entreprises : disponibilité d’un foncier abordable et abondant, accès facile au réseau routier. Dans les années 2000, au fur et à mesure que l’urbanisation progresse, les zones d’activités migrent en grande périphérie à cause de la pression foncière des centres, renforçant le phénomène de « desserrement industriel ».
Aujourd’hui, ces zones d’activités forment un paysage banal coupé de leur réalité géographique et environnementale. Fruit de la mondialisation, elles apparaissent comme ignorantes du contexte local. Avec ces très grandes emprises foncières, artificialisées et des bâtis ultra-fonctionnalistes, ces espaces sont dominés par les flux routiers et effacent les individus – l’Homme y est invisible.
Alors que le monde de l’architecture et de l’urbanisme se passionne pour la ville productive et celle du quart-d’heure, la construction de zones d’activités économiques connaît une forte progression (IAU, 2018) ces dernières décennies. Cette logique expansive est alimentée par le besoin des collectivités de retombées fiscales induites par l’implantation d’entreprises sur leurs territoires.
Or, entre 1989-2017, près de 15.000 ha bruts de foncier supplémentaire ont été consacrés au développement des ZAE en Ile-de-France. Ce chiffre indique que la création de ces nouvelles zones est responsable de 30 % de l’artificialisation des terres agricoles dans cette région déjà la plus urbanisée de France (IAU, 2018) – un pourcentage qui ne saurait être ignoré à l’heure du ZAN et du dérèglement climatique.
Réinventer, Ouvrir et s’approprier ces territoires :
Pour ces espaces, les enjeux sont nombreux. Ils sont certes économiques de par leur fonction inhérente, mais également sociaux et écologiques. En effet, éloignées des centres urbains, nombreuses de ces zones sont peu accessibles et des aménités quasi-absentes, entrainant des difficultés de recrutement pour les entreprises occupantes. Elles proposent le plus souvent des emplois peu qualifiés, entrainant inéluctablement la relégation des populations les plus pauvres loin des centres. Il s’agit à présent de changer de paradigme et de faire de ces zones des infrastructures productives. Pour cela, de nombreuses actions peuvent être entreprises. La densification des zones économiques est une nécessité pour les réinventer et rendre ces espaces résilients au regard du contexte actuel mouvant aux nombreux risques. Les projets d’intensification de parcelles (constructions/réhabilitations) sont des opportunités de rénovation thermique et de production d’énergie. A plus grande échelle, c’est aussi l’opportunité de réduire l’artificialisation des espaces agricoles, naturels et forestiers. Ce renouvellement devrait s’accompagner d’un développement considérable de la part des mobilités douces et des transports en commun au sein de ces zones. Cette évolution sera par ailleurs indispensable pour densifier les zones tout en prenant garde de ne pas surcharger des réseaux routiers déjà encombrés.
Le devenir de ces zones est ainsi encore à imaginer. Il est certain que les villes ont besoin de ces territoires périphériques pour fonctionner, tout autant que notre économie. Réciproquement, ces zones ont besoin des centres, où habite la main-d’œuvre et les consommateurs dont elles ont besoin. Cette interdépendance est aujourd’hui conflictuelle (décarbonation, artificialisation, cadre de vie et de travail…) et doit trouver son équilibre. Les zones d’activités doivent être ainsi regardées et pensées à la fois locales et extra-locales à l’échelle de région, voire à celle des biorégions, lorsque l’on prête une attention particulière aux ressources et aux chaînes industrielles.
Source : IAU, Zones et parcs d’activités économiques en île-de-france, volume 1 – situation et évolution du parc de ZAE et PAE, 2018